Bande dessinée

Entre les décombres, j’entends l’écho…

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Il y a quelques mois j’avais une discussion avec Lshaya au sujet du livre Le Pouvoir de Naomi Alderman : Je l’avais adoré et elle, pas vraiment. Nos avis se rejoignaient sur le contenu du livre mais notre ressenti était à l’opposé ! Nous ne sommes, évidemment, pas d’accord sur toutes nos lectures, mais nous en partageons beaucoup et une aussi violente différence d’opinion ne nous était, à vrai dire, jamais arrivée en 10 ans de livres prêtés.

J’ai beaucoup réfléchi à notre échange et aux constats que nous avions fait de nos lectures si différentes de cette oeuvre. En est ressorti pour ma part, que cela me faisait du bien de tomber sur un livre qui se construisait sur mon schéma de pensé.

Je sais que cela peut être dangereux. Mais à l’heure où l’on assiste à une vague massive de déchaînement d’opinions et une décomplexions à être intolérant, je pense être vaccinée contre la pensée unique. Entrer dans un livre comme on s’enroule dans son plaid préféré me soulage un peu de mon empathie maladive.

J’avais, dans le cas du livre Le Pouvoir, trouvé reposant de lire une fiction qui reprenait ou confortait la vision que j’ai de thématiques fortes. Certes, je n’avais rien appris, mais, et ceux sans enlever quoi que ce soit à qui que ce soit, j’étais rentrée en résonance avec ce texte, j’y avais reconnu les miens.  

C’est aussi ce que je ressens quand je me plonge dans les ouvrages de Zerocalcare. Une résonance. Pire : j’ai l’impression que ses bande dessinée jalonnent un parcours qu’il sillonne quelques pas devant moi. Et ce même si je suis certaine qu’il détesterait cette idée …

Evidemment quand je parle d’un parcours, c’est un parcours de constatations et de réflexions. Comme pour la lecture commune avec Lshaya, ce n’est pas une question de vécu – nous avions bien lu la même chose – mais de ressenti. Quand je parcours les pages des romans graphiques de Zerocalcare, je le vois : on fait parti du même potager.*

Je viens donc de finir Au-Delà Des Décombres, le dernier livre de l’auteur traduit en français par la très chouette équipe des éditions Cambourakis. Le dessinateur y raconte l’après Kobane Calling. Comment il a été submergé par la renommée et, peut être un peu, enlevé à la vie qu’il s’est choisi.

Au début du récit, il est en chemin pour le mariage de son pote Sanglier. Déjà, quelque chose ne va pas : Sanglier, l’éternel dragueur, se marie. C’est la fin d’une époque, un suicide annoncé. Un suicide ? Mais pour qui exactement ? Pour quoi ? Dans le train qui l’emmène vers cette étrange aventure, Zero compte. 130 secondes en moyenne.

130s

Toutes les 130 secondes lui arrivent un mail avec une demande qu’il a bien du mal à refuser. Arrivé sur le lieu des festivités, sa bande de potes l’attend. L’accueil est glacial. Tous lui reprochent son manque de disponibilité. Pourtant, ils ont besoin de lui.
Au-delà Des Décombres c’est aussi l’histoire d’un vieux monsieur qui enseigne à un petit garçon ce qui se passe dans Le-Lieu-Où-Tous-vivent. Les monstres qui s’y cachent, les mécanismes de la vie humaine, la guerre.

Mais que sont ces décombres dont il est question ? Les restes d’une amitié ternie ? Une ville en cendres ?  La vie après la guerre ? La vie ? Et si, ces gravats bruts – traduction littérale du titre original de l’ouvrage – désignaient ce qu’il reste d’un homme quand tout autour de lui est trop. Quand on se sent essoré jusqu’ à la moindre goutte de soi même, que nous reste t-il à part des décombres. Et l’instinct, ce vicieux sentiment primaire, ne force pas toujours à la reconstruction.

La force de Zerocalcare, c’est de ne jamais faire de généralité. Oeuvre biographique ou auto-fiction, peut importe : il parle de son ressenti, de son expérience, il s’exploite. Il se pose sur la table et se découpe avec honnêtement et plus de réflexion que ne laisse penser son style narratif très spontané. Ce qui en ressort doit être très cathartique mais aussi extrêmement épuisant pour son auteur. Et c’est peut être de ça dont il est question.

Je m’avance beaucoup en faisant une telle analyse de cette première partie de Au-Delà Des Décombres, mais comme je vous l’ai dit plus haut, je suis rentrée en résonance avec ces quelques 190 pages. J’ai eu une soudaine envie de glisser ce livre sous tous les sapins des gens que j’aime, parce que les questionnements de Zerocalcare torturent et apaisent. Il faut l’avouer, c’est souvent bien le bordel dans ses histoires comme dans la tête de son personnage principal. Mais comme dans celle de tout le monde en fait. Il ne faut jamais oublier que, dans la vie, certains font juste mieux semblant que d’autre.

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Se pose la question de la place de ce livre dans la bibliographie de son auteur. Si je reformule ma phrase précédente ça donne un truc comme : “Est ce judicieux d’offrir ce livre à quelqu’un qui n’aurait rien lu de Zero ?”.

Pour ceux qui ne le connaissent pas, Zerocalcare est un auteur italien très présent sur internet grâce à son blog zerocalcare.it .

Quand ses éditeurs français nous l’ont présenté en 2016 pour Kobane Calling (second ouvrage publié en France), ils comparaient sa renommée là bas à celle de Boulet en France. En Italie, il est auteur d’une douzaine de livres. En France, 5 ont été traduits dont quatre par les Editions Cambourakis. Les libraires, et un plus large public, ont découvert l’auteur avec Kobane Calling qui raconte son expérience du conflit en Syrie. Je vous en parlais rapidement pour les deux ans de La Ménagerie du Livre en tant que l’un des deux ouvrages ayant le plus marqué mes deux dernières années de lecture. Il fait pour moi, depuis cette lecture, partie des auteurs que je suis aveuglément.

En février dernier, sortait Douze Heures Plus Tard, un récit se déroulant durant une attaque de zombies écrit en 2013. Cambourakis nous avait alors expliqué que c’était un choix de l’auteur de faire traduire celui ci afin de mieux présenter les personnages inspirés de sa bande de copains au public français, présents dans son nouveau roman graphique (Macerie Prime donc) paru en novembre 2017 en Italie. En effet son public italophone connait par le biais de son blog tout une peuplade de “personnages” qui nous sont inconnus.

Alors, on fait quoi ?
On lit tout Zerocalcare
ou on se lance dans le premier venu parce que la couverture est chouette ?

Au final, je dirais que les deux sont à faire. Un peu comme quand on commence les Annales du Disque-Monde de Terry Pratchett. Le pire qui puisse vous arriver, c’est de devenir accro et d’avoir très envie de raccrocher les wagons en lisant la totalité de l’oeuvre. Peut être aussi que chacun peut venir à l’auteur par un biais différent : qui préférera l’aventure entre potes avec des zombies, l’autre se lancera dans le presque documentaire Kobane Calling, sans oublier la saga familiale de Oublie Mon Nom ou alors le très ovniesque Au-Delà Des Décombres.

Mais si comme moi vous vous sentez ravagée par les questionnements de l’auteur sur la vie et tout le reste** – et que vous préférez ceux qui sortent du format 42 pages** – vous serez comblés. Au programme : Des réflexions sur notre monde, de la tolérance, beaucoup d’angoisses et de trouille, des références à la pop-culture, des tentatives d’être quelqu’un de bien, beaucoup de remises en question, des plum-cakes, un tatou, de l’auto-dérision  et un personnage qui semble encore porter le malheur du monde sur ses épaules. Sauf que cette fois ci, il en a marre.

Des bisous.

P.S. : Si quelqu’un fabrique un « bingo-Dorothy » vous avez presque la totale : Boulet, Terry Pratchett, H2G2 … il manque plus que je vous place Buffy quelque part. Ah bha ça y est ! C’est fait ! Bingo !

* Le potiron ? La courgette ? Non ? C’est par ici.

** Je n’ai aucune réponse à vous apporter

Un commentaire sur “Entre les décombres, j’entends l’écho…

  1. Le tome 2 sort le 6 mars en France, j’ai tellement hâte d’avoir la suite ! Cet auteur est d’une justesse à chaque fois! Quand je pense à toutes les bd qui se veulent réaliste dans leur traitement de l’histoire et qui sont à côté à de la plaque et lui qui justement avec image et métaphore touche juste là où il faut, parce qu’il a bien compris qu’on ne voyait pas et ressentait pas le monde de façon réaliste mais par notre imaginaire….bref je me lance toute seule dans une réflexion alambiquée, vive zerocalcare ! 🙂

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